Que veut le Front de Gauche pour les services publics ?
100 à 150 personnes ont participé cette semaine à une assemblée citoyenne à Lille sur la question de services publics, avec Gérard Aschieri et Didier Le Reste, syndicalistes et membres du Conseil national de campagne du Front de Gauche.
• On peut entrer par plusieurs portes dans la campagne du Front de gauche. On a beaucoup parlé de ces « meetings manifs » rassemblant 120.000 personnes à La Bastille à Paris ou des dizaines de milliers à Lille ou à Toulouse. Beaucoup de monde convient que Jean-Luc Mélenchon est le candidat qui mobilise le plus de monde. Mais la campagne est aussi (et peut-être même d’abord) un moment où de nombreux hommes et femmes s’expriment sur leur vie, débattent et se réapproprient les enjeux qui les concernent. Ce que le Front de gauche appelle « assemblées citoyennes ». Une multitude de débats, d’échanges d’arguments, d’informations en vue d’aboutir à une élaboration commune. L’une de ces assemblées était particulièrement attendue cette semaine à Lille, à la fois en raison du thème, les services publics, qui est quasi identitaire du Front de gauche et des personnes invitées pour évoquer le programme de ce mouvement politique. Gérard Aschieri et Didier Le Reste, autrement dit, deux « noms » du syndicalisme. L’un a participé à la création de la FSU (fédération syndicale unitaire) et l’a dirigé jusque 2011, l’autre a dirigé la fédération CGT des cheminots et s’est affronté à Nicolas Sarkozy quand celui-ci s’attaquait à la retraite des employés de la SNCF.
En finir avec la RGPP
Cette assemblée a permis, s’il en était encore besoin, de souligner l’urgence « de retirer les services publics de leur soumission aux intérêts du privé » pour reprendre l’expression. « Il faudra décider d’abroger la RGPP (révision générale des politiques publiques NDLR), la loi HPST (hôpital santé territoire), la loi Nome, qui impose à EDF de livrer 25 % de sa production d’électricité au privé, la loi LRU sur les universités… » insiste le cheminot. C’est que, pour le Front de Gauche, les services publics constituent un élément essentiel d’une politique d’égalité et de solidarité, à l’inverse des dogmes de la concurrence imposés par les libéraux partout en Europe. Le service public permettant une redistribution des richesses créées dans le pays au service de tous. « C’est le capital de ceux qui n’ont rien » explique Didier Le Reste. « C’est pour cela que les libéraux veulent s’en emparer » fait remarquer un cheminot, dans la salle. « Il faut changer de point de vue » insiste Gérard Aschieri. « Ce qui coûte, ce ne sont pas les services publics, c’est de désinvestir dans les services publics ! Cela va coûter de plus en cher aux gens de se soigner, pendant que d’autres s’en mettent plein les poches ». Au cœur de nombreuses interventions, la sinistre RGPP, qui, en ne remplaçant pas un fonctionnaire partant à la retraite sur deux coupe les vivres du service public et torpille sa raison d’être. « Elle produit une incapacité du service public à faire face aux besoins, développe la précarité et des agents et la souffrance au travail de ceux-ci. Même le Conseil économique, social et environnemental, qui est loin d’être un repaire de gauchistes, a voté une résolution demandant que l’on suspende la RGPP. On voit que cette idée est partagée aujourd’hui ».
Répondre aux nouveaux besoins
Joseph Demeulemeester, responsable du PCF à Lille, candidat Front de Gauche dans la première circonscription du Nord, invite à la clarté sur le sujet. Il rappelle que la RGPP avait pour objectif de faire entrer les services publics dans la logique de réduction des dépenses publiques et du « culte de l’entreprise ». Selon lui, le privé a fait son trou en imposant ses méthodes de management et l’heure est, pour les progressistes, « à rendre leur fierté aux fonctionnaires ». « Certains à gauche ne sont pas clairs sur la remise en cause des suppressions de postes, ni sur le retour dans le service public de secteurs comme l’énergie » ajoute le militant communiste. On y revient. Ne pas laisser les libéraux imposer leur vocabulaire et leur façons de voir les choses. Changer le point de vue. Sinon, on laisse le privé dérouler son projet. Les interventions de la salle livrent des exemples. Le développement de l’apprentissage dans l’éducation, mais aussi les partenariats publics privés, les fameux PPP qui, dans les prisons, donnent des marchés et des bénéfices à des grands groupes et « permettront peut-être de sélectionner les publics selon leurs origines ethniques et sociales », à l’image de ce qui se fait aux Etats-Unis indique une syndicaliste. « Les PPP, c’est surtout un partenariat pour le privé » ironise Didier Le Reste, évoquant la future ligne TGV Tours Bordeaux, qui va permettre à un groupe privé de bénéficier d’un taux de rentabilité de 15 % pendant 50 ans.
Ce changement de point de vue exige aussi de s’inscrire dans un esprit de reconquête a-t-il également été souligné, à de nombreuses reprises. Eau, logement, dépendance… De nouveaux besoins émergent auxquels la logique du service public peut seule apporter une réponse juste et efficace. « Au lendemain des élections, il y aura des décisions courageuses à prendre mais surtout des luttes à mener » prévient également Didier Le Reste, invitant à voir que la notion de service public est largement défendue dans les mouvements sociaux en Europe.
"La Belgique vous regarde avec beaucoup d’intérêt "
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• « Le service public est source de bien-être et de bonheur ».
Dans la salle, un participant, invité par des cheminots de la région, est venu de la Belgique pour témoigner de l’intérêt des syndicalistes de ce pays pour les débats lancés par le Front de gauche. « Seul le service public préserve la dignité de chacun » ajoute-t-il. « Les valeurs de gauche sont internationales. Nous vous regardons avec beaucoup d’intérêt, et ce qui se passe dans votre pays peut nous aider, nous qui voulons redonner ses lettres de noblesses au service public.
Bruno CADEZ, dans Liberté Hebdo du 13/04/12
Gérard Aschieri
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Répondre aux nouveaux besoins
de la population
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• « Il faut une politique volontariste de réimplantation des services publics, surtout là où il y a le plus de personnes démunies. On a créé des ghettos en faisant disparaître les services publics de certaines zones. Nous ne nous contentons pas de défendre les services publics tels qu’ils sont, mais nous affirmons qu’ils répondent aux nouveaux besoins. Je pense par exemple à la bataille qu’il va falloir mener sur l’eau. De très nombreuses collectivités en ont confié la gestion à de grands groupes comme Véolia ou Suez, lesquels ont amassé énormément d’argent sur le dos des usagers. Il existe un mouvement pour la remunicipalisation de l’eau, et celui-ci aura besoin d’être appuyé au niveau gouvernemental. Si l’on prend encore l’exemple de la petite enfance. Nous avons besoin d’une prise en charge collective, qui pourrait s’articuler avec la maternelle. Le logement est dans une situation dramatique. Il manque des centaines de milliers de logements sociaux. La loi DALO a permis d’affirmer le droit au logement. Mais vous pouvez aller devant les tribunaux autant que vous voulez. Si vous êtes confrontés à la limite de l’absence de logements, votre droit est vide. Il n’y a donc pas d’autre solution que le service public pour rendre un droit effectif. Parlons également de la prise en charge du grand âge. Si l’on veut garantir une prise en charge pour chacun, et sur l’ensemble du territoire, avec du personnel formé, compétent, il n’y a rien de mieux que le service public. Enfin, on peut aller plus loin que ce qui existe actuellement quand on parle développement durable, je pense notamment aux transports. De manière générale, j’estime qu’il faut aller vers une gestion démocratique du service public où les syndicats ont leur mot à dire, mais aussi les usagers, notamment pour définir où implante les services publics, avec quelles missions. »
Didier Le Reste
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Engager une forme
de renationalisation
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• « Nous pensons qu’il conviendra d’engager une forme de renationalisation, mais pas dans le style de ce qui s’est fait dans les années 1980. Il faut dépasser la seule question de la propriété juridique et plutôt poser celle d’une réappropriation citoyenne, autrement dit que l’État joue un autre rôle et que les usagers aient de nouveaux droits et de nouveaux pouvoirs. A France Télécom, la présence de l’Etat dans le conseil d’administration n’a pas empêché Michel Bon d’aller jouer au Monopoly sur les marchés financiers.
De grands groupes se sont développés grâce aux services publics. Alstom ne serait pas devenu le premier constructeur mondial du ferroviaire sans la SNCF et la RATP. Il y a des bénéficiaires des services publics, je pense par exemple à Disneyland ou la grande distribution, qui ne contribuent pas à la hauteur de ce dont ils bénéficient avec les services publics. La gauche devra prendre des décisions courageuses. Les élus Front de Gauche ont ainsi travaillé à une proposition de loi qui vise à renationaliser les sociétés d’autoroute. Rappelons que celles-ci vont, jusqu’en 2032, encaisser 42 milliards de bénéfices. On a sans doute sous-estimé l’ampleur de ce qui s’est passé en terme de casse sociale. Il y a l’élection. Mais il y aura surtout le moment d’après. Il faudra aider à ce que soient prises des mesures hardies, et sans doute ne pas attendre la mise en place de l’Assemblée nationale en juin. La décision d’augmenter le SMIC, par exemple, peut-être prise par décret, après la nomination du gouvernement à la suite de l’élection du président de la République. Il y a de nombreux mouvements sociaux en Europe et l’idée du service public est de plus en plus présente dans ces mouvements. Le mouvement syndical européen regarde avec beaucoup d’intérêt ce qui va se passer en France. »